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Data spaces : l'Europe entre dans une « Saison 2 »


Rédigé par le 16 Avril 2026

Après cinq ans de structuration, les espaces de données européens passent du concept au déploiement industriel. La huitième plénière du Hub France Gaia-X, réunie à Bercy le 9 avril 2026, en donne la mesure.



Photo Gaia-X
Photo Gaia-X
Il y a encore deux ans, parler de data spaces dans un comité de direction générait des regards perplexes voir ironiques. Le 9 avril dernier, au centre de conférences Pierre Mendès-France du ministère de l’Économie, à Bercy, le sujet a réuni près de 200 participants issus de l’industrie, de la recherche et de l’administration publique. L’événement organisé par le Hub France Gaia-X a confirmé que les espaces de données ont quitté la sphère des experts pour entrer dans l’agenda stratégique des industriels. C’est le signe d’une bascule du concept à la réalité. Et sa mise en place devrait être un élément clef d’une stratégie de gouvernance des données. Un événement qui faisait écho au Data Spaces Symposium 2026, organisé en février à Madrid par l’entité espagnole de Gaia-X.

Un data space n’est pas un lac de données centralisé, mais fédéralisé

Avant d’évaluer les progrès, il faut tordre le cou à une idée reçue tenace. Un espace de données, selon Gaia-X, n’est pas un lac de données centralisé. C’est une architecture de fédération décentralisée où chaque participant conserve ses données dans ses propres systèmes et n’en partage que ce qu’il décide, selon des règles contractuelles et techniques définies collectivement. Autrement dit, dans le data space de mobilité Eona-X, la SNCF ne voit pas les données d’Accor et Accor ne voit pas celles du groupe Aéroports de Paris (ADP), sauf accord explicite et contrôlé. Ce qui circule, ce sont des accès négociés, des services interopérables et des informations ciblées.

Cette architecture répond à une préoccupation centrale dans le contexte actuel : permettre à des entreprises concurrentes ou à des filières entières de coopérer autour de la donnée sans jamais en perdre la maîtrise, et sans confier ce patrimoine à des plateformes soumises à des législations extraterritoriales comme le Cloud Act américain.

La souveraineté en est un moteur stratégique

Le retour de Donald Trump en 2025 à la Maison-Blanche a (re)catapulté les enjeux de souveraineté numérique sur le devant de la scène. Dans ce contexte géopolitique reconfiguré, Gaia-X n’est plus seulement perçu comme un exercice technocratique bruxellois. Catherine Jestin, présidente du conseil d’administration de Gaia-X et vice-présidente exécutive Digital chez Airbus, résume l’enjeu : « La souveraineté numérique, c’est la capacité à contrôler son destin numérique. Pour l’aérospatiale et la défense, cela implique de protéger la propriété intellectuelle, d’assurer la continuité des opérations, de maîtriser notre pile technologique et de limiter la dépendance à un fournisseur unique. ». Airbus, qui a d’ailleurs récemment lancé un appel d’offres pour tenter d’identifier un fournisseur de cloud, sans être de son propre avis, certain qu’il en existe un, conforme à ses exigences.

L’association Gaia-X compte aujourd’hui 248 membres, dont des industriels de premier rang comme Airbus, EDF, Renault, Engie ou BMW, aux côtés de fournisseurs cloud européens tels qu’OVHcloud ou Orange. Les hyperscalers américains y participent également, mais ils ne peuvent pas siéger au conseil d’administration de Gaia-X.

La France en pointe : trois chantiers emblématiques

La France est aujourd’hui l’un des terrains d’expérimentation les plus actifs. Trois initiatives illustrent des stades de maturité différents.
Eona-X, le plus avancé, est dédié à la mobilité, au tourisme et à la logistique. Son consortium réunit des entreprises d’envergure internationale comme le groupe SNCF, Air France KLM, Renault, Accor, ADP ou Amadeus. Il a franchi la validation opérationnelle : ses services ont été mobilisés pour gérer la logistique des délégations sportives lors des Jeux olympiques de Paris 2024. Un baptême du feu concret, rare à ce stade de maturité pour ce type de projet.

DECADE-X, porté par Airbus, s’attaque à la chaîne d’approvisionnement aéronautique. Une première version a été mise en service sur un périmètre restreint dès avril 2025, après avoir identifié 90 cas d’usage en deux ans. L’enjeu est colossal : Airbus vise à embarquer 10 000 fournisseurs dans cet espace de données, en démontrant à chaque PME que la participation représente un bénéfice concret, et pas seulement un avantage pour les grands donneurs d’ordre.

Data4NuclearX, coordonné par EDF, représente peut-être le défi le plus exigeant. Il doit permettre à la filière nucléaire (2 500 entreprises, dont 80 % de PME) de fluidifier la circulation d’informations dans un environnement sécurisé, au service de la maintenance des centrales existantes et de la construction de six nouvelles unités. En raison de la sensibilité extrême des données manipulées, ce data space exige le niveau de certification le plus élevé, le Label Level 3 de Gaia-X, réservé aux cas d’usage à très forte sensibilité comme l’aérospatial, l’énergie ou les infrastructures nationales critiques.

Un catalogue de services enfin opérationnel

L’un des verrous longtemps identifiés concernait les briques techniques elles-mêmes. Un data space ne vaut que si l’infrastructure qui le sous-tend respecte les mêmes exigences de souveraineté que le projet lui-même. C’est en décembre 2025 que Gaia-X a présenté son premier catalogue de services opérationnels, comptant déjà 600 services localisés issus de 15 fournisseurs. L’objectif est d’atteindre un millier de services pour créer un véritable marché concurrentiel européen. Cinq fournisseurs ont d’ores et déjà obtenu le label Level 3 pour au moins une offre, dont trois Français : Cloud Temple, OVHcloud et Thésée Datacenter.

La « Saison 2 » : l’IA comme accélérateur

La plénière de Bercy a officialisé ce que la communauté Gaia-X appelle désormais la « Saison 2 ». Après une première phase centrée sur la structuration, la recherche et la définition des cadres de confiance, Gaia-X entre dans une phase orientée vers la création de modèles économiques et l’interopérabilité entre les espaces de données. L’objectif : accélérer le déploiement à des cas d’usage opérationnels à l’échelle industrielle et européenne.

L’intelligence artificielle s’est imposée comme le moteur inattendu de cette accélération. La conversation autour de la souveraineté numérique en Europe a changé de nature au cours des deux dernières années, portée par un facteur central : les systèmes d’IA qui ingèrent des données opérationnelles sensibles à grande échelle. « Une IA de confiance a besoin de données de confiance. Et ici, la souveraineté des données est d’une importance capitale », résume Ulrich Ahle, directeur général de Gaia-X.
Le projet « Gen4Travel », porté par Eona-X, illustre concrètement ce couplage : les partenaires du secteur du transport et de l’hôtellerie acceptent que leurs données alimentent des outils d’IA agentique, tout en gardant l’assurance que personne d’autre ne pourra y accéder directement. C’est précisément ce que les GAFAM sont incapables ou ne veulent pas, structurellement, garantir.

Des défis importants restent à relever

Pour autant, l’honnêteté commande de ne pas minorer les obstacles restants. Gaia-X recense aujourd’hui 180 projets d’espaces de données en Europe, mais pour les premiers projets lancés, l’essai devra être transformé en 2026 avec des passages en production, des financements privés ou des modèles économiques pérennes. La transition du financement public vers l’autofinancement constitue un test de viabilité crucial que peu de projets ont encore passé.

Des défis techniques subsistent également. Des problèmes d’interopérabilité entre espaces de données, de décentralisation effective et d’adhésion des PME freinent encore la montée en puissance. L’embarquement des petites entreprises, celles qui peuplent les filières aéronautique ou nucléaire, reste le défi humain et organisationnel le plus complexe, bien au-delà des questions purement techniques.

Une brique d’une architecture plus large

Gaia-X n’est pas un cloud souverain, comme le rappelle régulièrement Martine Gouriet, directrice transformation numérique d’EDF et membre du conseil d’administration de l’association. C’est une association qui veut aider à créer des clouds souverains, en élaborant des spécifications, des règles, des politiques et un cadre de vérification. Cette clarification est essentielle : Gaia-X n’est pas une alternative aux hyperscalers, mais un système de normes et de labellisation qui permet de qualifier ceux qui souhaitent opérer dans un cadre de confiance européen.

Dans un contexte où le Data Governance Act et le Data Act européens commencent à s’appliquer, les data spaces s’inscrivent dans une logique réglementaire cohérente. Ils en sont, d’une certaine manière, l’infrastructure technique.

Cinq ans après son lancement, Gaia-X a réussi à faire quelque chose de difficile : rendre la souveraineté numérique concrète, sectorielle, contractualisée. La « Saison 2 » ne sera pas gagnée sur les tableaux de conférence, mais dans les ateliers de production, les salles de maintenance et les systèmes d’information des dizaines de milliers de PME européennes qu’il reste encore à convaincre.

Et pour coordonner l’ensemble, le responsable de la gouvernance, avec ses casquettes de supervision du patrimoine informationnel et des conformités, est aux commandes !




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